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    L’apport des images médiévales de Notre-Dame à sa restauration

    Raphaële Skupien

    Notre-Dame de Paris est l’un des monuments emblématiques de la capitale les plus fréquemment représentés depuis la fin du Moyen Âge. Toutes ses parties ont été admirées. En témoigne la grande diversité de points de vue portés sur le monument dans les images. Les parties hautes de la cathédrale, abîmées dans l’incendie du 15 avril dernier, sont particulièrement mises en valeur dans les vues de la ville qui permettent d’en apprécier la toiture d’ardoises sommée d'une haute flèche à la base architecturée. De nombreuses ouvertures semblaient alors garantir l'aération des combles tandis que deux épis figurés amortissaient la flèche et la croupe du chevet.
    La façade occidentale a davantage retenu l’attention des artistes. Ceux qui en ont donné les vues les plus fidèles ont nettement distingué la flèche de Notre-Dame, visible entre les deux tours asymétriques, de celle de la Sainte-Chapelle.
    En privilégiant la représentation du chevet de la cathédrale à celle du frontispice, deux peintres ont exprimé une connaissance plus complète et plus approfondie du monument que la plupart de leurs homologues. Leurs images renseignent très précisément sur la jonction entre la couverture et la maçonnerie. De manière tout à fait exceptionnelle l'une d'elles figure une scène de chantier… un véritable modus operandi pour nos architectes puisque l’on y voit les techniques de construction du XVe siècle appliquées à la réfection de la couverture du chevet de Notre-Dame !
    Le degré de détail de ces dessins facilite leur transposition en image numérique 3D (via le logiciel Sketch'up, par exemple) à partir de laquelle on peut produire une maquette imprimée en vue d'une éventuelle reconstruction. Cette méthode de restitution novatrice a été utilisée pour l’îlot de Sainte-Croix-en-la-Cité dont la maquette sera présentée à l'automne prochain aux Archives nationales. Si les images médiévales nécessitent d’être analysées avec prudence, à la lumière du contexte de production et des données archéologiques et techniques, elles apportent des informations irremplaçables concernant la forme voire l’évolution des formes de la cathédrale parisienne au XVe siècle.

    Éléments de bibliographie / webographie :
    SKUPIEN R., « La cathédrale transfigurée : II. Notre-Dame de Paris dans les images de la fin du Moyen Âge (XIVe-XVIe siècle) », Livraisons d’Histoire de l’Architecture, 38|2019 [à paraître].
    « Figure de l’îlot de Sainte-Croix-en-la-Cité, ca. 1499 », dans DUMASY J. et SERCHUK C., Quand les artistes dessinaient les cartes. Vues et figures de l'espace français au Moyen Âge et à la Renaissance, cat. expo. (Paris, Archives nationales, hôtel de Soubise, 24 sept. 2019 – 7 janv. 2020), Le Passage, 2019, not. 96 [à paraître].

     

    Le plus ancien plan connu de Notre-Dame de Paris

    Yves Gallet

    Le plus ancien plan connu de la cathédrale Notre-Dame de Paris remonte au XIVe siècle et se trouve à… Strasbourg ! C’est un plan du chevet de Notre-Dame, tracé à l’encre brune, sur parchemin. Il mesure dans ses plus grandes dimensions 63,5 x 53,5 cm. Au verso est dessiné le plan du chevet d’une autre grande cathédrale gothique, la cathédrale Sainte-Croix d’Orléans. Ce double plan est aujourd’hui conservé au Musée de l’Œuvre Notre-Dame, au sein d’une prestigieuse collection de dessins d’architecture, sous le n° 21.

    La cathédrale d’Orléans a été entreprise en 1287. Le chevet de Notre-Dame a été pourvu de chapelles, sur tout son pourtour, à partir de la seconde moitié du XIIIe siècle : de 1255-1265 à 1288 pour les chapelles des travées droites, de 1296 à 1318-1320 pour les chapelles rayonnantes, à l’époque où Pierre de Chelles est maître des œuvres de Notre-Dame. Le double plan conservé à Strasbourg, qui figure ces chapelles, a donc dû être tracé aux alentours de 1320. Peut-être était-il déjà à Strasbourg avant 1322, car à cette date, les chantiers de la vallée du Rhin, comme la collégiale d’Oppenheim, commencent à s’inspirer des formes parisiennes telles qu’elles figurent sur le dessin de Strasbourg, dont on imagine fort bien qu’il ait pu être consulté dans la loge de la cathédrale alsacienne.

    La présence à Strasbourg du plan du chevet de Notre-Dame s’explique facilement. Autour des années 1320, pour rivaliser avec la cathédrale de Cologne où la construction du chevet gothique était en passe de se terminer (1248-1322), les chanoines du chapitre de Strasbourg ont dû envisager la reconstruction du chevet de leur cathédrale, et ont commencé à réunir, à cet effet, une documentation relative aux grands chantiers gothiques de la fin du XIIIe siècle : le plan de Notre-Dame de Paris doit en être un vestige. Il forme la preuve que les parties de la cathédrale parisienne construites à l’époque du gothique rayonnant, aujourd’hui souvent considérées comme de simples additions à la structure du premier art gothique, ont suscité admiration et intérêt à une très large échelle, jusque sur les meilleurs chantiers européens du XIVe siècle.

     

    Orientation bibliographique :
    - Yves Gallet, « Le dessin 21 de l’Œuvre Notre-Dame : un projet de chevet pour la cathédrale de Strasbourg ? », Bulletin de la cathédrale de Strasbourg, vol. XXIX, 2010, p. 115-146
    - Johann Josef Böker, Anne-Christine Brehm, Julian Hanschke et Jean-Sébastien Sauvé, Architektur der Gotik, III : Rheinlande, Salzbourg, Müry-Salzmann, 2013, p. 249-252.

     

     

    Projet de dispositif en charpente pour cintrer la voûte de la croisée du transept de Notre-Dame, vers 1510 (Archives nationales)

    Un projet de transformation de la voûte de la croisée de Notre-Dame au début du XVIe siècle

    Étienne Hamon

    Les voûtes lancées aux XIIe et XIIIe siècles, parfaitement équilibrées et abritées des intempéries, n’ont pas connu de modification significative avant le XIXe siècle. Toutefois, dans les années 1500, les maîtres des œuvres de la cathédrale attirèrent l’attention du chapitre sur l’état alarmant de la voûte de la croisée du transept. Ils préconisèrent sa reconstruction sur un nouveau plan à liernes et tiercerons qu’ils jugeaient plus adapté à sa grande portée. Mais cela supposait d’échafauder sur une grande hauteur, comme en témoigne un rare projet dessiné dont l’auteur pourrait être Jean Guitart, charpentier de la cathédrale. Effrayé par les dépenses qu’entrainerait une telle opération, le chapitre commanda une contre-expertise et, passant outre l’avis de son maître des œuvres de maçonnerie, l’architecte Jean Moireau, il opta pour une réparation à l’économie. En 1526 et encore en 1567, l’état de la voûte était donc toujours aussi préoccupant. De rejointoiements en replâtrages, cette voûte resta en place jusqu’à ce que Viollet le Duc la dépose et la reconstruise sur un plan quadripartite.

     

    Références :
    Fonds des archives anciennes de Notre-Dame aux Archives nationales, série L : délibérations capitulaires, procès-verbaux de visite et dessin des cintres.
    Étienne HAMON, Une capitale flamboyante : la création monumentale à Paris autour de 1500, Paris, Picard, 2011.
    Notre-Dame de Paris (coll. La grâce d’une cathédrale), Strasbourg-Paris, La Nuée bleue – Place des Victoires, 2012.

     

    La couronne d’épines,
    la plus précieuse des reliques de Notre-Dame de Paris.

    Valérie Toureille

    La possession de reliques est, au Moyen Âge, un élément déterminant du prestige d’un établissement religieux. Plus la relique est précieuse, plus elle rejaillit d’éclat sur son détenteur. Et quoi de plus prestigieux que la couronne d’épines dont le Christ fut affublé par des soldats romains le jour de la Passion !

    Dans le contexte du Concile de Nicée, les instruments de la Passion auraient été redécouverts par Hélène, mère de l’empereur Constantin. Entre le VIIe et le Xe siècles, ces reliques furent transférées de Jérusalem à Constantinople, pour les mettre à l’abri des pillages menés par les Perses.

    En 1204, les croisés latins ont pris Constantinople, mais, entourés de voisins hostiles, leur position s’avère incertaine. En 1237, Baudouin, empereur latin de Constantinople, qui manque de ressources, propose au roi Louis IX (futur saint Louis) et à sa mère, Blanche de Castille, d’acheter la Sainte couronne d’épines. Louis IX envoie des émissaires à Constantinople, mais, entretemps, étranglés par leurs créanciers, les barons latins ont vendu la relique aux Vénitiens. La couronne voyage de Constantinople à Venise, échappant aux galères des Grecs, et c’est dans la cité des Doges que Louis IX fait procéder à la transaction pour un montant particulièrement élevé.

    La relique, protégée dans une châsse, arrive dans le royaume de France en août 1239. Le roi, sa mère, son frère Robert d’Artois, l’archevêque de Sens et les grands prélats du royaume se portent au devant du convoi, qu’ils accueillent à Villeneuve-l’Archevêque. Là, le roi et son frère revêtent la tunique du pénitent et pieds nus accompagnent la chasse jusqu’à Sens, puis de là jusqu’à Paris. Pour donner à cette relique inestimable un écrin exceptionnel, Louis IX fera construire la Sainte-Chapelle. Il y préleva de nombreuses épines pour en faire don aux grands établissements religieux de la chrétienté. Sous la révolution la Sainte couronne est transférée à l’abbaye de Saint-Denis, puis à la Bibliothèque nationale. À la suite du Concordat, elle est confiée à l’archevêque de Paris en 1806 et placée sous la garde formelle des chevaliers du Saint-Sépulcre.

     

    Référence ::

    Jacques Le Goff, Saint Louis, Gallimard, Paris, 1999.

     

     

     

    Canterbury 1174 / Paris 2019

    Yves Gallet

    L’incendie de Notre-Dame le 15 avril dernier a eu de nombreux antécédents à l’époque médiévale, souvent signalés par les chroniqueurs. L’un des plus célèbres est l’incendie de la cathédrale de Canterbury survenu le 5 septembre 1174, un an et demi après la canonisation (21 février 1173) et quatre années après la mort, en martyr, de l’archevêque Thomas Becket, assassiné sur ordre du roi Henry II alors qu’il célébrait l’office dans sa cathédrale (29 décembre 1170).
    L’incendie et la reconstruction qui s’ensuivit sont rapportés par un témoin oculaire, le moine Gervais de Canterbury, qui détaille de manière circonstanciée l’état antérieur du monument, l’incendie lui-même et ses conséquences, les débats d’experts autour des choix à adopter dans la reconstruction, la désignation d’un architecte (le Français Guillaume de Sens, retenu propter vivacitem ingenii et bonam famam, « pour sa hardiesse d’esprit et son excellente réputation »), et enfin les étapes du chantier du nouveau chevet de la cathédrale, qui, terminé en 1184, devait être l’un des points de départ de l’aventure « gothique » en Angleterre.
    Au-delà des questions de style, le témoignage de Gervais de Canterbury fourmille d’enseignements. Il permet d’abord de suivre, pas à pas, pilier par pilier, voûte après voûte, la progression des travaux, dans un texte qui nous apprend beaucoup sur la manière dont les hommes du Moyen Âge percevaient et nommaient l’architecture – on lui doit en particulier le mot triforium. Il insiste également sur l’organisation logistique (approvisionnement en matériaux de construction, construction de machines pour charger et décharger les navires transportant la pierre, préparation des gabarits pour les tailleurs de pierre), d’un chantier dont on perçoit dès la fin du XIIe siècle le haut degré de structuration. L’appel à des experts « français et anglais », appelés à se prononcer sur la sauvegarde de la cathédrale précédente ou sur la reconstruction d’un nouvel édifice, est aussi d’une très grande actualité. Enfin, Gervais de Canterbury met l’accent sur le rôle des voûtes, qui devaient permettre de protéger l’édifice d’un incendie de sa toiture. Longtemps, les historiens de l’architecture médiévale se sont demandé s’il n’y avait pas, derrière la généralisation de l’emploi des voûtes dans l’architecture religieuse depuis le XIe siècle, des préoccupations autres, d’ordre symbolique. L’incendie du 15 avril 2019 montre à notre génération combien des voûtes, même d’une très grande minceur comme c’est le cas à Notre-Dame, peuvent protéger l’intérieur d’une cathédrale et son mobilier de la chute des poutres embrasées d’une charpente.

     

    Orientation bibliographique :
    - Robert Willis, The Architectural History of Canterbury Cathedral, Londres, 1845
    - Peter Draper, The Formation of English Gothic. Architecture and Identity, Yale University Press, New Haven et Londres, 2006, p. 11-33
    - Claude Andrault-Schmitt, « De l’usage de la notion de modernité : l’invention architecturale, de Suger à Gervase (1144-1174) », dans Cl. Andrault-Schmitt, E. Bozoky, St. Morrison (dir.), Des nains ou des géants. Emprunter et créer au Moyen Âge, Brepols (Culture et société médiévales, 28), 2015, p. 13-47.

     

     

    L’incendie de la cathédrale de Noyon en 1293

    Géraldine Victoir

    Plusieurs textes nous informent d’un terrible incendie qui se déclara le 20 juillet 1293 dans la ville de Noyon. Le plus précis, issu des archives de l’abbaye de Longpont, indique qu’il commença un lundi à l’aube et continua jusqu’au lendemain, réduisant en cendres la cathédrale et tous les bâtiments qui étaient dans l’enceinte de la ville, sauf la maison des Templiers et des Hospitaliers et la petite église Saint-Pierre. L’évêque Gui des Prés s’adressa alors à tout le clergé pour lui demander une aide financière. Une bulle du pape Boniface VIII indique que la cathédrale était misérablement consumée.
    L’ampleur réelle de cet incendie a fait l’objet de diverses hypothèses, plusieurs auteurs ayant suggéré que la voûte du vaisseau central de la nef avait dû être reconstruite. La structure quadripartite des croisées d’ogives semblait en effet contredire l’alternance des supports qui commande traditionnellement un couvrement sexpartite, ce qui laissait penser qu’elles avaient été refaites sous leur forme actuelle à la fin du XIIIe siècle. Depuis 1975, quatre articles ont pourtant réuni des indices variés montrant que, si la charpente avait disparu dans les flammes, la voûte avait sans aucun doute résisté. Dans le dernier en date, l’argument majeur est la présence sur la voûte de l’enduit du XIIe siècle, par ailleurs bien identifié sur les murs.
    La solidité des voûtes de la cathédrale a d’ailleurs été éprouvée une seconde fois en 1918, lorsque l’édifice a été bombardé : la charpente a de nouveau entièrement brûlé, et les voûtes n’ont été endommagées que localement par les impacts d’obus.
    Pour plus de précisions et les références essentielles, voir Victoir, Géraldine, « La polychromie de la cathédrale de Noyon et la datation des voûtes quadripartites de la nef », Bulletin Monumental, 163-3, 2005, p. 251-254. https://www.persee.fr/doc/bulmo_0007-473x_2005_num_163_3_1286

     

  • Reconstruction 3D de la cathédrale : Méthode et résultats

    Marine Page

    Les technologies de numérisation 3D permettent la captation de la structure d’un objet ou d’un bâtiment au moyen d’appareils qu’on appelle « scanners ». Il existe différents scanners, adaptés à différents types d’objets (selon leur taille ou leur aspect de surface…) Pour les bâtiments, la technologie utilisée est la lasergrammétrie, qui permet un relevé topographique précis d’une large zone. Un faisceau de lumière visible (laser) est émis par l’instrument ; ce faisceau est renvoyé après avoir touché l’objet à numériser ; l’instrument déduit de cet aller-retour la distance à laquelle se situe l’objet. De nombreux points peuvent être évalués en même temps sur une longue portée, ce qui rend la technologie idéale pour scanner rapidement de vastes zones.

    Le résultat d’un scan est un immense nuage de points ; pour visualiser une zone aussi vaste que l’intérieur de Notre-Dame de Paris, plusieurs scans ont dus être effectués et assemblés numériquement. Des photographies peuvent ensuite être plaquées numériquement sur les nuages de points, ce qui donne une image 3D colorée lisible.

    L’archivage de ces données 3D est aujourd’hui la seule trace complète de l’ensemble de la charpente disparue. Des relevés peuvent ainsi être effectuées sur les données qui sont métrologiquement fidèles : indications topographiques, espacement entre les poutres, taille des éléments, etc, relevés indispensables pour les chercheurs qui travaillent sur Notre-Dame.

    Effectué la semaine dernière par la même entreprise, le scan de la silhouette actuelle de la cathédrale permettra par comparaison la visualisation des déformations des voûtes, l’examen de la structure après l’incendie, le calcul des forces et portées qui s’exercent désormais sur la structure fragilisée.

     

    Voir des images

     

    Références

    Guide pour la rédaction d’un cahier des charges de numérisation en 3D, Ministère de la Culture

     

    Fuchs, A., Alby, E., Begriche, R., Grussenmeyer, P., & Perrin, J. P. (2004). Confrontation du relevé laser 3D aux techniques de relevé conventionnelles et de développement d'outils numériques pour la restitution architecturale. Revue française de photogrammétrie et de télédétection, (173/174), 36-47

     

    Caron, G., Crombez, N., & Mouaddib, E. M. e-Cathédrale: méthodologie de numérisation de la cathédrale d’Amiens et défis

     

     

    P. Dillmann 2009

    Le fer à Notre-Dame

    M. L'Héritier et P. Dillmann

    La question de l'usage du fer à Notre Dame de Paris n'a jamais fait l'objet d'études précises contrairement aux autres grandes cathédrales françaises comme Amiens, Beauvais, Bourges, Chartres. C’est un manque quand on connaît le rôle joué par ce métal dans la structure des grandes cathédrales gothiques.

    La principale source d’information date du XIXe siècle avec les rapports des travaux de Lassus et les remarques consignées dans le dictionnaire de Viollet Le Duc. Il rapporte que la grande corniche à damiers qui couronne le chœur de la cathédrale de Paris, et qui dut être posée vers 1195, se compose de trois assises de pierre dure formant parpaing, dont les morceaux sont tous réunis ensemble par deux rangs de crampons.

    Les archives des travaux de la commission des documents historiques pour l’année 1846 rapportent que Lassus a adopté un nouveau mode de chaînage par grande parties consolidant les deux assises supérieures. Certainement celui que l’on voit de l’extérieur ceignant haut du chevet. Ces éléments du XIXe n'ont jamais été étudiés et sont certainement cruciaux pour la tenue actuelle du bâtiment.

    La restauration est l'occasion de mener cette enquête indispensable pour comprendre l'usage et le rôle de ce métal dans la structure de la cathédrale, dans les parties hautes mais aussi dans les parties médianes et basse, jamais explorées, en particulier les grandes roses. Rappelons qu'en 2009 un double chaînage du XIIIe siècle inconnu jusqu’alors a été découvert lors de travaux au sommet du mur gouttereau de la nef de la basilique de Saint Denis et qu’en 2015, d’imposants cerclages étaient découverts dans la rose occidentale de la cathédrale de Reims.

     

    Bibliographie :

    Eugène Viollet-le-Duc, Dictionnaire raisonné de l’architecture française du XIe au XVIe siècle, Paris, Édition Bance-Morel, 1854-1868, tome 2, p. 400.

    Jean-Michel Leniaud, Jean-Baptiste Lassus, 1807-1857, ou, Le temps retrouvé des cathédrales, Genève, Droz, p. 101

    Faire parler les pierres

    Yves Gallet

    Pourquoi conserver précieusement les « débris », les « gravats », les « décombres » de Notre-Dame ? Que peut-on apprendre d’une pierre ? Une multitude de choses, répondent les scientifiques.
    Une pierre renseigne d’abord, par sa nature, sur les matériaux utilisés lors de la construction. L’examen permet même, dans le cas des calcaires de la région parisienne, d’identifier précisément les couches et les bancs exploités, voire la zone d’extraction. Muni de ces informations, l’historien peut comprendre les lieux et aussi les circuits d’approvisionnement, et tenter d’appréhender l’économie du chantier.
    Ensuite, si, tombée avec un morceau de voûte, elle ne s’est pas écrasée au sol, cette pierre peut également informer l’historien de l’architecture sur la manière dont elle a été taillée, sur les différents outils qui ont été utilisés (bretture, gradine, laie, etc.), donc sur la culture technique des tailleurs de pierre, parfois aussi sur les orientations esthétiques des bâtisseurs et des maîtres d’ouvrage. Et comme ces outils, de même que l’esthétique, ont évolué avec le temps, l’étude du parement peut concourir à la datation d’une maçonnerie.
    Une pierre peut également renseigner sur les aspects matériels et logistiques du chantier. Des traces des instruments de levage (trous de louve, trous de griffe…) permettent de reconstituer l’équipement et les modes opératoires. Des cavités ou des encoches encore parfois gainées de plomb peuvent renseigner sur l’emploi de goujons, d’agrafes, de crampons en fer.
    Certaines pierres peuvent porter des « signes lapidaires » qui livrent de précieuses informations sur l’organisation des chantiers. Des marques dites « de tâcherons », d’abord, même si l’on ne sait pas toujours si elles correspondent à des signatures individuelles ou à des marques d’équipe, ou si elles doivent être lues comme un signe de fierté du tailleur de pierre ou bien comme une attestation d’un travail fait, à l’intention du payeur du chantier. Des marques destinées à guider la pose, ensuite : lit d’attente, lit de pose, numéros d’ordre, lignes légèrement incisées qui indiquent les axes de la construction aux maçons chargés de mettre en œuvre les pierres préparées par les tailleurs, etc.
    Enfin, l’épiderme des pierres peut également être interrogé : des traces résiduelles de polychromie, des stratigraphies d’enduits peuvent ainsi être mises en évidence, et guider les choix de la restauration.
    A l’aide des techniques et des compétences adaptées, un œil averti peut donc faire parler ces « débris » – disons plutôt ces « archéo-matériaux ». C’est la raison pour laquelle les gravats qui gisent sur le sol de la cathédrale de Paris doivent impérativement être récupérés et mis à l’abri, en prévision d’une étude scientifique approfondie.

     

    Identifier les parties réellement médiévales des vitraux.

    Philippe Colomban

    Comme à la Sainte-Chapelle1,2 la restauration de Notre-Dame par Viollet-le-Duc puis Lassus conduisit à recréer ce qui avait été détruit antérieurement. Dans un souci d’homogénéité les parties détruites des vitraux ont été comblées en mélangeant nouveaux verres et verres « médiévaux » pris dans des parties préservées, eux-mêmes étant remplacés par des répliques. Les vitraux de Notre-Dame, en particulier des Rosaces ont été significativement refaits en 1737 et de 1844 à 1864 et il est probable que la même procédure ait été utilisée. A la Sainte-Chapelle une analyse spectroscopique de plusieurs panneaux a montré que les estimations visuelles des années 1950 étaient peu fiables. La chaleur ayant sans doute déformée les plombs, dégradée la tenue mécanique et l’étanchéité de certains panneaux, un contrôle (un nettoyage et des réparations ?) sont nécessaires. L’accès aux vitraux doit être mis à profit pour leur analyse sur site afin d’identifier les parties réellement médiévales des restaurations des 18e et 19e siècles et ainsi apporter une meilleure connaissance des vitraux et les informations requises pour la conservation au mieux des parties médiévales.

     

    Références

    La Sainte-Chapelle au Laser, La, Recherche, 398[Mai] (2006) portfolio pp.68-73.

     

    Ph. Colomban, A. Tournié, On-site Raman Identification and Dating of Ancient/Modern Stained Glasses at the Sainte-Chapelle, Paris, J. Cultural Heritage 8[3] (2007) 242-256.
     

     

    Analyser à une large échelle les matériaux constitutifs d’un monument

    Philippe Walter

    Les méthodes d’analyse des monuments et des œuvres d’art ont considérablement évolué ces dernières années car l’analyse des matériaux anciens bénéficie des avancées techniques de nombreux domaines et d’un intérêt croissant de la communauté scientifique. Aujourd’hui, la constitution d’un dossier d’analyse chimique et d’imagerie scientifique est une étape souvent réalisée avant une restauration ou lors de l’étude d’une œuvre. Il est possible de distinguer deux familles d’instruments employés dans ce cadre :
    - les instruments qui conduisent à une analyse chimique ponctuelle, c’est à dire d’une zone choisie comme représentative d’une matière qui constitue l’œuvre. De grandes avancées ont permis la conception d’instruments portables et faciles à mettre en œuvre sur tous les terrains d’étude : du musée à la grotte ornée, en passant par une tombe égyptienne. Les rayons X et les lumières visible et infrarouge sont les plus fréquemment employées pour l’analyse des matériaux du patrimoine.
    - les instruments qui permettent un diagnostic à une plus large échelle de la complexité des matières qui constitue l’objet d’étude. Les méthodes précédentes peuvent être robotisées pour créer des images chimiques. Les durées de mesures sont alors relativement longues, sauf pour l’imagerie hyperspectrale qui consiste à acquérir des informations spatiales et spectrales sur un objet à l’aide de caméras spécialisées que l’on déplace rapidement : à chaque pixel de l’image, un spectre de réflectance de la lumière (pourcentage de lumière réfléchie en fonction de la longueur d’onde de la lumière incidente) est mesuré de manière continue dans une gamme de longueurs d’onde pouvant couvrir l’ultraviolet, la lumière visible et l’infrarouge.
    Utilisée tout d’abord pour la télédétection, notamment en agronomie, en géologie et en astronomie, l’imagerie hyperspectrale a récemment trouvé des applications dans de nombreux domaines du Patrimoine. Pour la peinture et les manuscrits, elle est développée pour identifier la nature des pigments et des liants, la dégradation des couleurs, la présence de dessins préparatoires et de peintures sous-jacentes. Elle permet aussi par exemple de cartographier les roches de l’Ile de Pâques et, sur des monuments, d’identifier la nature des matériaux employés et les composés de dégradations. Une de ces techniques d’imagerie hyperspectrale couvrant le domaine de l'infrarouge court (Short-Wave Infrared ou SWIR, entre 1000 et 2500 nm) est très adaptée pour la détermination des pierres et des constituants des mortiers en permettant de cartographier les présences de calcite, gypse, argiles et de nombreux composés de dégradations ainsi que d’estimer l’eau retenue. Cette approche a été récemment proposée par des équipes de l’Université de Florence et de l’Institut de conservation et de valorisation du Patrimoine de Milan (Suzuki et al., 2018) pour aider aux choix de restauration et enregistrer les traitements de conservation plus anciens.

     

    Référence

    Laurence de Viguerie, Matthias Alfeld et Philippe Walter, La lumière pour une imagerie chimique des peintures, Reflets phys. N°47-48 (2016) 106-111 – lien direct : https://www.refletsdelaphysique.fr/articles/refdp/pdf/2016/01/refdp201647-48p106.pdf

     

    A propos de la charpente de Notre-Dame de Paris

    1) Etat des recherches en dendrochronologie

    G.-N. Lambert, P. Hoffsummer, V. Bernard, V. Chevrier

    Environ 70 prélèvements ont été réalisés par les dendrochronologues Vincent Bernard (Rennes, UMR 6566 CReAAH), Patrick Hoffsummer (Université de Liège) et Georges-Noël Lambert (Chercheur honoraire du CNRS et Collaborateur de l’université de Liège) de 1991 à 1994.

    La moyenne des âges cambiaux des arbres employés est autour de 100 ans, maximum 120 ans.

    Quarante neuf échantillons en chêne datent de la fin du XIe siècle (date d’abattage la plus ancienne en 1156, cambium conservé) au XVIIIe siècle. La majorité de la charpente datait du XIIIe siècle (avant 1226), à l’exception de :
    - la flèche de Viollet-le-Duc,
    - un lot de remplois du XIIe siècle, regroupés notamment vers la façade ouest,
    - une reprise XIVe siècle, autour de 1360,
    - une réparation au début du XVIIIe siècle, autour de 1725.

    La charpente du chœur de la cathédrale Notre-Dame de Paris n’était pas la charpente primitive. Elle intégrait des remplois datés autour de 1160 et 1170, qui pourraient provenir d’une première étape du chantier.

    Ces résultats, ainsi qu’un relevé des marques de charpentier ont été consignés dans un mémoire de DEA par Virginie Chevrier

     

    Référence

    CHEVRIER Virginie, « La charpente de la cathédrale Notre-Dame de Paris à travers la dendrochronologie », mémoire de DEA en histoire de l’art et archéologie médiévale, Université Paris IV, 2 vol., 1995

     

     

    A propos de la charpente de Notre-Dame de Paris

    2) Un chaînon important pour l’histoire des toitures médiévales en Europe

    P. Hoffsummer

    Les datations dendrochronologiques (voir fiche 1) acquises de 1991 à 1996 ont été intégrées dans le Corpus tectorum des charpentes du nord de la France et de Belgique, publié par les éditions du patrimoine en 2002 . Ce catalogue raisonné, suivi d’une synthèse sur l’évolution des charpentes de toiture dans le nord de la France et la Belgique du XIe au XIXe siècle, comprend près de 300 études de toitures hiérarchisées à l’aide, notamment, de relevés disponibles à la Médiathèque de l’Architecture et du Patrimoine (Ministère de la Culture), dont ceux des charpentes de Notre-Dame, par Eugène Viollet-le-Duc, puis Henri Deneux. Les toitures de Notre-Dame y tiennent une place importante en tant qu’exemples de charpentes à chevrons formant ferme divisées en travées. Elles présentent la spécificité d’avoir des fermes principales dont l'entrait est tenu par un système de suspension, caractéristique de l’inventivité des charpentiers du XIIIe siècle, système que l’on retrouve notamment dans les cathédrales de Meaux et d’Auxerre.

    En 2009, la toiture de Notre-Dame, surnommée par les charpentiers la « Forêt de Notre-Dame », tant la quantité de bois mis en oeuvre y était importante, a été visitée par un groupe international de chercheurs dans le cadre d’un projet européen « Culture 2000 » intitulé « Toits de l’Europe ». La Médiathèque de l’Architecture du Patrimoine et la Cité de l’architecture participaient à ce programme, notamment dans le cadre d’une exposition au Palais de Chaillot où le public a pu admirer une collection de maquettes de charpentes anciennes, dont celles de Notre-Dame. Dix ans plus tard, la communauté de ces chercheurs est donc particulièrement émue par la perte de ce maillon essentiel à propos de l’histoire des charpentes en Europe.

     

    A propos de la charpente de Notre-Dame de Paris

    3) Les bons gestes après la catastrophe

    G.-N. Lambert, P. Hoffsummer, V. Bernard, V. Chevrier

    Les données dendrochronologiques acquises de 1991 à 1996 sont en train d’être mises à jour et ont été transmises à plusieurs dendrochronologues français afin d’assurer leur sauvegarde. En effet, concernant l’ensemble des laboratoires francophones, faute d’une organisation adéquate de la mise en commun des données dendrochronologiques, le risque de disparition à court terme de dizaines d’années de travail est très grand.

    Au lendemain de la catastrophe, les bois brûlés accumulés dans les décombres conservent un potentiel scientifique très important, notamment pour développer davantage la recherche en dendrochronologie.

    On peut se réjouir que la campagne de 1991 – 1996, liée à une activité de recherche dans un cadre académique, avait permis de récolter 70 échantillons alors qu’une simple campagne « de service » s’en serait contenté de moins. Le potentiel de tels édifices, à propos de l’évolution complexe d’un chantier médiéval, de l’histoire des forêts anciennes, ou celle du climat, est toutefois bien supérieur. Les campagnes récentes à Beauvais ou à Bourges ont récolté entre 150 et 300 bois. En temps « normal » on se serait satisfait, à Notre-Dame, des 70 premiers échantillons comptant sur la possibilité de retourner sur site pour des études plus approfondies. C’est le cas de toutes les toitures qui constituent une forme de réserve précieuse pour la science. La récente catastrophe change brutalement la donne. Sans baisser les bras, il conviendrait d’échantillonner de manière méthodique le matériel encore disponible dans les décombres après l’incendie. Une démarche qu’il faudra susciter avec insistance.

     

    Les statues des Rois de Juda de Notre-Dame, témoins de la pollution de l’air à Paris du Moyen-Age à la Révolution

    R.-A. Lefèvre

    Les statues des Rois de Juda, ancêtres de Marie et du Christ, ont orné la galerie de la façade occidentale de Notre-Dame, au-dessus des trois grands portails, de l’époque gothique (12ème siècle) jusqu’à la Révolution française. En 1793, elles furent martelées, décapitées et jetées à terre par les révolutionnaires, qui les ont probablement prises à tort pour la représentation des rois de France. Leurs débris ont été évacués vers un lieu inconnu en 1796. Au 19ème siècle, Viollet-Le-Duc fit exécuter les copies que l’on voit actuellement sur la façade de la cathédrale (Delmonte et al., 2001).

    Vingt-et-une des vingt-huit têtes originelles furent retrouvées fortuitement en 1977, lors de travaux souterrains rue de la Chaussée d’Antin et furent transportées au Musée National du Moyen Age de l’Hôtel de Cluny à Paris où elles sont dorénavant exposées après leur restauration . Leur examen macroscopique révèle la présence de croûtes grises sur les faces des statues mais pas sur les tranches des cous : ces encroûtements gris se sont donc formés antérieurement à l’enfouissement des têtes, c’est-à-dire durant leur exposition à l’atmosphère de Paris entre le 12ème et la fin du 18ème siècle.

    L’examen microscopique de prélèvements effectués sur les croûtes grises des faces des statues révèle la présence d’abondants débris de bois cimentés par une gangue minérale majoritairement calcitique (CaCO3) et peu gypseuse (CaSO4, 2H2O), reflétant la présence majoritaire de CO2 dans l’air de Paris à cette époque, due à la combustion du bois. L’absence de cendres volantes caractéristiques de la combustion du charbon ou des dérivés du pétrole confirme bien l’âge pré-industriel de ces encroûtements gris.

    L’utilisation massive et exclusive du bois à Paris - grand pourvoyeur des particules carbonées retrouvées dans les encroûtements grisâtres - avant l’introduction du charbon au début du 19ème siècle, est attestée à la fois comme nous venons de le voir, par les débris retrouvés sur les Têtes des statues des Rois de Juda de la façade de Notre-Dame, mais aussi dans la littérature (Digby, 1658 ; Le Bègue de Presle, 1763) et sur des tableaux de la même époque (Demachy, 1770).

    Les statues de la façade occidentale de Notre-Dame sont donc un témoin matériel précieux et unique de l’état de l’atmosphère parisienne du Moyen-Age à la période révolutionnaire, alors qu’aucune mesure de polluants n’était faite à Paris à cette époque.

     

    Références :

    Del Monte, M., Ausset, P., Lefèvre, R., Thiébault, S., 2001: Evidence of pre-industrial air pollution from the Heads of Kings of Juda Statues from Notre-Dame Cathedral in Paris, Science of the Total Env., 273, 1-3, 101-1.
    Demachy, P.-A. , 1770 : La démolition de l’église Saint-Barthélemy en la Cité, Huile sur toile, Musée Carnavalet, Paris.
    Digby K., 1658 : Discours fait en une célèbre assemblée touchant la guérison des playes et la composition de la poudre de sympathie, Augustin Courbé & Pierre Moet, Paris.
    Le Bègue de Presle, A.G., 1763 : Le conservateur de la santé ou Avis sur les dangers qu’il importe d’éviter, pour se conserver en bonne santé et prolonger sa vie. A La Haye et chez P. FR. Didot le Jeune à Paris.

     

    Les matériaux des charpentes

    A. Timbert

    La charpente en béton de la cathédrale de Noyon.

    Le 1er avril 1918, sous le feu de l’artillerie française, la charpente de la cathédrale de Noyon est incendiée. En 1936, fort des expériences des architectes Deneux à Reims (cathédrale), Brunet à Soissons (cathédrale) et à Saint-Quentin (collégiale) l’architecte Collin choisit d’ériger une charpente en béton. Son choix est motivé : 1 – par une carence relative du bois d’œuvre dans la partie nord-est du pays; 2 – par la possibilité de réaliser une structure plus légère que la charpente en chêne antérieure et ménageant ainsi les maçonneries ébranlées par le sinistre; 3 – par une exécution plus rapide et moins coûteuse en matériaux comme en main d’œuvre. C’est donc le bon sens et l’adaptation de l’architecte au contexte économique, structurel et écologique qui orientèrent son choix.

     

    A. TIMBERT, « La charpente en béton de la cathédrale de Noyon », La cathédrale Notre-Dame de Noyon : cinq années de recherches, dir. A. Timbert, coll. S. D. Daussy, Mémoires de la Société historique et archéologique de Noyon, vol. 39, 2011, p. 159-170.

     

    La charpente en fonte de la cathédrale de Chartres.

    Le 4 juin 1836, les braises d’un brasero de plombier entretenant les couvertures en plomb de la cathédrale se sont introduites dans les combles du haut vaisseau. L’ensemble a été détruit en quelques heures. Après l’émotion et de multiples discussions qui sont tout à fait identiques à celles que nous connaissons autour de Notre-Dame de Paris aujourd’hui - jusqu’au pathos des prières - il a été convenu, notamment pour des raisons économiques, de ne pas ériger une charpente en bois mais de privilégier les matériaux produits par l’industrie contemporaine. Dès 1837, la solution de l’architecte Martin et du serrurier Mignon est privilégiée avec le soutien de Vitet : il s’agit d’une solution mixte à fonte et acier qui s’inscrit dans la continuité des premières expériences dans le domaine (notamment la charpente en fer de l’abbatiale de Saint-Denis au début des années 1844-1845) et du cuivre pour la couverture. Dans les deux cas il s’agit d’un choix motivé par les arguments économique et physique (le caractère a priori incombustible des matériaux).

     

    S. D. DAUSSY, « De l’apport du Dictionnaire de Viollet-le-Duc à la connaissance de l’ancienne couverture en plomb », Chartres. Construire et restaurer la cathédrale XIe-XXIe s., dir. A. Timbert, Villeneuve-d’Ascq, Presses universitaires du Septentrion, 2014, p. 335-359.

    Dans quel état était Notre-Dame à la fin du Moyen Âge ?

    Étienne HAMON

    À l’aube de la Renaissance, l’entretien de la cathédrale n’était plus assuré avec autant de régularité qu’auparavant, conséquence du désintérêt croissant pour un édifice qui n’avait plus été modernisé depuis le XIVe siècle et des désaccords entre chapitre évêque à propos du financement des travaux de plus en plus coûteux. Le conflit s’envenima au début du XVIe siècle avec la mise en évidence, par les hommes de l’art, de l’ampleur des dépenses à engager. Réunies à plusieurs reprises au cours de l’année 1526, des commissions d’experts rendent ainsi des rapports alarmants (voir figure). Le beffroi de la tour nord est jugé mal conçu et irréparable. Sur toutes les façades, les claires-voies et gargouilles menacent ruine. Certains garde-corps déjà tombés ont été remplacés par des barrières de bois qui se désagrègent à leur tour. Des dais sculptés au nord de la nef ont été démontés par précaution. Il faut refaire la pointe de la plupart des gables (« guymberges ») des chapelles ajoutées à l’époque rayonnante autour du chevet. La rose (« osteau ») sud, déjà étayée depuis des années, doit être entièrement déposée et reconstruite, ainsi que le pignon qui la surmonte. Un rejointoiement général des chéneaux, terrasses des tribunes, des collatéraux et des chapelles est préconisé. Les ogives et voûtains de plusieurs voûtes basses, minées par les infiltrations, sont à refaire, et il faut aussi déboucher les orifices d’évacuation de secours pratiqués dans leurs reins. Mais c’est la voûte de la croisée qui inspire les plus grandes craintes, ses nervures et doubleaux étant dangereusement affaissés. Plusieurs pièces de la charpente sont à changer, dont un chevron à la croupe ainsi qu’une des enrayures de la flèche centrale et deux des contrefiches qui la soutiennent sous les noues des charpentes adjacentes. Ces rapports constituent aussi les derniers témoignages directs de la présence de certaines statues ornant les chapelles et, a contrario, de l’absence de gables à l’extérieur des chapelles de la nef, réinventés plus tard par Viollet le Duc. Malgré le constat inquiétant dressé alors, l’attentisme l’emporta, rendant inévitable la dépose aux XVIIe et XVIIIe siècles d’une grande partie des éléments ajourés et sculptés qui faisaient la parure de la cathédrale. La rose sud dut être largement reprise par Germain Boffrand en 1728, avant que Viollet le Duc n’en change plus radicalement la disposition.

     

    Bibliographie :
    Ernest Coyecque, « Notre-Dame de Paris (1395-1526) », Nouvelles archives de l’art français, 1887, p. 90-94. Editions partielles de documents des Archives nationales.

     

    Comprendre la construction médiévale : l’étude archéologique.

    Andreas Hartmann-Virnich

    L’archéologie ne s’occupe pas uniquement des vestiges du passé conservés au sous-sol : elle étudie tout objet qui témoigne de l’activité ancienne de l’homme, de son cadre de vie et des conditions de son temps. Un monument tel que la cathédrale Notre-Dame de Paris est en soi une formidable archive qui conserve les traces de son histoire depuis ses origines : savoir lire et interpréter ces traces laissées par l’activité des bâtisseurs et des restaurateurs d’antan est la tâche qui incombe aux archéologues et à leurs nombreux partenaires scientifiques qui participent à l’analyse et à la datation des matériaux, mais aussi à la restitution de l’environnement dont ils proviennent. C’est entre autres pour cette raison que la perte de la charpente de Notre-Dame est tragique car ses chênes gardaient l’empreinte du climat qui avait régné pendant les siècles de leur croissance. En amont et au cours de l’étude archéologique, un relevé des structures, à l’échelle du pierre-à-pierre, est indispensable pour cartographier, cataloguer et enregistrer toutes les observations dont la description analytique, le dessin, la photographie ou le scan, souvent toutes ces opérations combinées, révèlent le sens. Le scanner et la photogrammétrie 3D permettent de réaliser une copie virtuelle de l’objet et d’en saisir la géométrie, les irrégularités et les points faibles structurels susceptibles de renseigner sur l’évolution du bâti de sa création à nos jours. L’image très concrète et vivante qui résulte d’une telle analyse est aussi un excellent sujet de communication auprès du grand public qui aime faire l’expérience du passé par le voyage dans le temps que l’archéologie leur offre.

    Les incendies de Saint-Benoît-sur-Loire

    Eliane Vergnolle

    Les incendies qui ravagèrent l’abbaye de Saint-Benoît-sur-Loire au début du XIe siècle sont très présents dans l’historiographie de l’époque. Tous les auteurs insistent sur la capacité des voûtes en pierre à résister au feu. Selon son biographe, Aimoin, l’abbé Abbon (996-1004) confia au moine Geoffroy, gardien du trésor le soin d’édifier « une chambre du trésor en pierre (gazofilatium) tout à fait apte à repousser la violence d’un incendie, s’il en survenait un ». Les travaux furent achevés par son successeur, Gauzlin 1004-1031). C’est effectivement là que, lors de l’incendie de 1095, les archives de l’abbaye furent transportées en catastrophe. Ce trésor, (aujourd’hui chapelle Saint-Mommole) est l’un des plus anciens exemples de ce type de bâtiment. Il comporte deux étages couverts de voûtes d’arêtes et des murs épais percés d’étroites fenêtres. Si l’étage a été remanié à plusieurs reprises, le rez-de-chaussée est parfaitement conservé. La présence de la pierre de taille - technique onéreuse encore réservée vers l’an mil aux édifices les plus prestigieux - autant que la richesse du décor sculpté témoignent de l’importance qui était accordée à cette construction (fig. 1).
    André de Fleury consacra un livre entier de la Vita Gauzlini au récit de l’incendie qui, en 1026 dévasta le bourg et l’abbaye. Il décrit en termes évocateurs la panique des moines surpris dans leur sommeil et le sauvetage de la châsse de saint Benoît, transportée in extremis dans un verger alors que les poutres enflammées s’effondraient dans le sanctuaire. L’auteur porte une attention toute particulière aux matériaux - il précise que les bâtiments monastiques étaient en pisé et qu’ils furent rapidement reconstruits - et dit que « tout ce qui était en bois a été réduit en poussière et en cendre ». Aussi le recours à la pierre apparaît-il comme une amélioration significative : l’abbé Gauzlin fit couvrir le sanctuaire de l’abbatiale d’une voûte en pierre et au moment sa mort, il attendait l’arrivée d’un mosaïste qu’il avait envoyé chercher à Ravenne pour décorer celle-ci. Les trois églises du bourg furent également reconstruites ou restaurées après l’incendie de 1026. Le témoignage d’Helgaud, auteur de la Vie de Robert le Pieux et « architecte » de l’église dédiée à Saint-Denis est non moins révélateur : il avait d’abord bâti une église, « modeste il est vrai mais bien charmante… Bien qu’elle fût imparfaite, bien qu’elle fût en bois, le roi se déplaça du château de Vitry pour la voir ». Après l’incendie, Helgaud la refit de pierre. Il n’en subsiste aujourd’hui que le départ de la voûte en berceau du chœur, rythmée par de puissants doubleaux associant la brique et la pierre.

     

    Bibliographie : Eliane Vergnolle, Saint-Benoît-sur-Loire. L’abbatiale romane, « Bibliothèque de la société Française d’Archéologie », Paris, 2018, p. 16-40.

    Sources : Vie d’Abbon, abbé de Fleury/ Vita et passio sancti Abbonis par Aimoin de Fleury et pièces annexes, dans L’abbaye de Fleury en l’an mil, Robert-Henri Bautier et Gillette Labory (éd. et trad.) Paris, 2004, p. 106-107 ; André de Fleury, Vie de Gauzlin, abbé de Fleury, Robert-Henri Bautier et Gillette Labory (éd. et trad.), Paris, 1969, p. 104-137 ; Helgaud de Fleury, Vie de Robert le Pieux/Epitoma vitae regis Roberti Pii, Robert-Henri Bautier et Gillette Labory (éd. et trad.), Paris, 1965, p. 116-119.